L’art comme négation

December 19, 2010

« La culture supérieure de l’Occident — dont la société industrielle continue de professer les valeurs esthétiques, intellectuelles et morales — était une culture pré-technologique aussi bien au sens fonctionnel qu’au sens chronologique du terme. Elle devait sa force à l’expérience d’un monde qui n’existe plus, et que l’on ne peut pas retrouver parce que la société technologique le rend strictement impossible. C’était principalement une culture féodale, même lorsque le monde bourgeois lui donnait quelques-unes de ses formulations les plus durables. Elle était féodale parce qu’il y avait en elle un élément romantique (dont on va parler maintenant), mais surtout elle était féodale parce que ses oeuvres authentiques exprimaient une désaffection méthodique et consciente à l’égard du monde des affaires et de l’industrie, à l’égard de son ordre fondé sur le calcul et le profit. […] Dans la littérature cette dimension n’est pas rrprésentée par les héros religieux, spirituels ou moraux (ils soutiennent souvent l’ordre établi), elle est représentée par des caractères déchirés, par example, l’artiste, la prostituée, la femme adultère, le grand criminel, le proscrit, le guerrier, le poète maudit, Satan, le fou — par ceux qui ne gagnent pas leur vie ou qui du moins ne la gagnent pas d’une manière normale et régulière. […] c’était un monde qui n’avait pas encore organisé l’homme et la nature sous forme d’objets et d’instruments. Avec son code des formes et des manières, avec le style et le vocabulaire de sa littérature et de sa philosophie, cette culture passée exprimait le rythme et le contenu d’un univers où vallées et forêts, villages et auberges, nobles et vilains, salons, châteaux et cours faisaient partie de la réalité vécue. Dans les vers et dans la prose de cette culture pré-technologique, il y a le rythme de ceux qui marchaient à pied ou qui roulaient en carrosse, qui avaient le temps de penser, de contempler, de sentir, de raconter et qui y prenaient plaisir. »

« Avant que la société et la culture puissent se réconcilier, la littérature et l’art étaient essentiellement aliénants, ils protégeaient la contradiction et lui donnaient sa force — c’est-à-dire qu’ils représentaient la conscience malheureuse du monde divisé, les échecs, les espoirs insatisfaits, les promesses trahies. Ils étaient une force rationnelle et cognitive, ils révélaient une dimension de l’homme et de la nature que la réalité réprimait et refoulait. Leur vérité résidait dans l’illusion qu’ils évoquaient; dans leur insistance à vouloir créer un monde où la terreur de la vie serait écartée et suspendue, maîtrisée, parce que connue. […] la fiction subvertit l’expérience de tous les jours et montre qu’elle est fausse et mutilée. Mais l’art n’a ce pouvoir magique que lorsq’il est un poivoir de négation. Il ne peut parler son propre langage que lorsque les symboles qui réfutent et refusent l’ordre établi sont encore bien vivants. […] Ritualisé ou non, l’art contient la rationalité de la négation. Dans ses positions extrêmes, il est le grand Refus — la protestations contre ce qui est. Les manières dont il fait apparaître, chanter et parler l’homme, dont il fait résonner les choses sont des modes de refus, de rupture, de recréation de leur existence factuelle. »

« Paul Valéry insiste sur l’engagement inéluctable du langage poétique dans la négation. Le langage poétique et ses vers “ne parlent jamais que de choses absentes”. […] Créant et se mouvant dans un domaine qui rend présent l’absent, le langage poétique est un langage de cognition — mais c’est une cognition qui subvertit le positif. Dans sa fonction cognitive, la poésie réalise la grande tâche de la pensée: “Le travail qui fait vivre en nous ce qui n’existe pas”. En nommant les “choses qui sont absentes”, elle rompt le charme de celles qui sont là; c’est l’incursion d’un ordre de choses différent dans l’ordre établi — c’est “le commencement d’un monde”. »

~ “L’homme unidimensionnel”, H. Marcuse.

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